Congo-Brazzaville : « On produit du pétrole, mais on pourrait manquer de tout »

Premier producteur d’Afrique centrale, Brazzaville pourrait théoriquement profiter d’une envolée des cours du pétrole. Mais dans un pays dépendant des importations et confronté à de fortes fragilités structurelles, la hausse du baril fait surtout craindre une aggravation des tensions économiques.

Il est 9 heures du matin, ce jeudi, à la station-service située à proximité du stratégique rond-point Poto-Poto. Dans ce quartier bouillonnant, les klaxons stridents des taxis verts et le vrombissement des bus de la Société de Transports Publics Urbains (STPU) créent la cacophonie urbaine habituelle. Pourtant, sous ce vernis d’activité normale, une sourde inquiétude pointe. Dans les files d’attente qui commencent à s’étirer devant les pompes, le spectre de la pénurie hante les esprits. L’instabilité du détroit d’Ormuz font désormais peser une menace directe sur l’approvisionnement national. À Brazzaville, on observe avec angoisse ces tensions mondiales qui pourraient transformer le pétrole congolais en un luxe inaccessible pour ses propres citoyens.

« Avec la guerre au Moyen-Orient, ça va revenir, c’est sûr ! », affirme Jean Gnoié, accoudé à la fenêtre de sa Jeep, redoutant le retour des « jours sombres ». Le fonctionnaire garde un souvenir cuisant de la dernière crise qui a paralysé la capitale : « C’était l’an dernier, elle n’avait duré que deux mois et pourtant ça a été une galère monstre… On attendait des heures, parfois sous un soleil de plomb, juste pour espérer avoir de quoi aller travailler. » À ses côtés, un pompiste en uniforme de travail confirme d’un hochement de tête résigné : « Tout est à l’arrêt durant les pénuries. » Il décrit avec lassitude des clients « tendus », excédés par une situation qu’ils ne comprennent plus, eux qui vivent sur une terre d’hydrocarbures.

Pour l’heure, « c’est encore stable, confie sous couvert d’anonymat une responsable chez Total Energies Congo. On ne ressent pas encore l’impact direct sur les stocks actuels, mais le choc qui se profile pourrait avoir de réelles conséquences sur la chaîne d’approvisionnement du pays à moyen terme. »

Le paradoxe du premier producteur de la CEMAC

La situation congolaise relève d’un paradoxe frappant. Bien que le pays occupe le rang de leader de la production pétrolière au sein de la zone CEMAC, il peine à alimenter son propre marché intérieur en produits finis. Le nœud du problème réside dans l’appareil industriel : la Congolaise de Raffinage (CORAF) ne dispose pas d’une capacité de raffinage suffisante pour répondre à la demande nationale. Résultat, le pays est contraint d’importer environ 30 % de son carburant.

De fait, même si l’économie nationale repose à 80 % sur les exportations de brut, l’envolée du prix du baril sur les marchés internationaux est une épée à double tranchant. Le gain mécanique sur les ventes de brut est immédiatement grignoté par une hémorragie de devises nécessaires à l’achat de carburant raffiné.

« Le pays doit racheter au prix fort, sur le marché international et en devises étrangères, l’essence et le gasoil qu’il ne parvient pas à transformer localement », explique la responsable pétrolière. Chaque hausse du baril à Londres ou à New York renchérit ainsi la facture nationale. La richesse brute se transforme alors en une charge d’importation de plus en plus lourde pour les finances publiques. « Cette dépendance place l’État dans une position schizophrène », résume-t-elle.

Le piège des subventions et la fracture sociale

À cette fragilité structurelle s’ajoute le dilemme des subventions étatiques. Pour préserver le pouvoir d’achat et éviter une explosion sociale dans les quartiers populaires, l’État congolais bloque les prix à la pompe. Mais ce bouclier tarifaire a un coût vertigineux pour le Trésor public. Plus les cours mondiaux grimpent, plus l’écart entre le prix d’achat réel et le prix de vente subventionné se creuse. L’État doit alors compenser la différence auprès des distributeurs, créant un déficit budgétaire abyssal qui siphonne les fonds initialement prévus pour les services publics essentiels comme la santé, l’éducation ou les infrastructures de base.

Cette situation est de plus en plus difficile à accepter pour une population qui se sent exclue des retombées de l’or noir. « Comment notre pays peut-il ne pas être riche comme les Émirats avec tout le pétrole qu’on exploite depuis les années 1970 ? », fustige Gabriel, chauffeur de taxi, dont le véhicule stagne dans la file d’attente.

Contrairement aux chocs pétroliers des décennies passées, le pays se heurte aujourd’hui à des infrastructures vieillissantes et une diversification économique qui peine à se concrétiser malgré les discours officiels.

Le gouvernement, de son côté, s’attache à afficher un optimisme prudent. « Depuis 2020, le solde primaire hors pétrole augmente de manière exponentielle. C’est un indicateur de performance des secteurs hors hydrocarbures », souligne Juste Désiré Mondelé, député de la première circonscription de Ouenzé (Brazzaville). L’élu espère que les réformes engagées permettront au pays de passer entre les mailles de ce nouveau choc mondial.

Système D et montée de l’inflation

Néanmoins, dans le quartier de Poto-Poto, les craintes persistent et l’on s’organise déjà pour faire face au pire. Le « système D » devient la règle.

« Lors de la dernière pénurie, nous nous étions débrouillés, explique le chauffeur d’un expatrié. Mes clients avaient importé clandestinement des bidons de carburant depuis Kinshasa. » Un autre conducteur renchérit : « D’autres les font venir à prix courant d’Angola. »

La dernière situation de pénurie a mis en exergue de fortes inégalités au sein de la société brazzavilloise. Tandis que les plus aisés parviennent à se déplacer quel qu’en soit le coût, la majorité redoute une nouvelle hausse brutale des prix. La pression est déjà là : « En 2025, déjà le gasoil est passé de quatre cent et quelques FCFA à 725 FCFA. De fait, les taxis ont augmenté leur prix », expliquent plusieurs jeunes Congolais rencontrés sur place.

Sophie Eyengue

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