
Quand l’irremplaçable devient un problème pour la République
« Nécessité fait loi » : une formule qui devrait inquiéter la République
Il est des phrases qui, sous l’apparence d’un hommage politique, révèlent une conception entière du pouvoir. Celle prononcée le 15 octobre 2026 par Isidore Mvouba, président de l’Assemblée nationale de la République du Congo, mérite de figurer parmi elles. À l’ouverture de la session budgétaire du Parlement, celui-ci a présenté Denis Sassou Nguesso comme l’homme de la situation, aujourd’hui, demain et au-delà de 2031, avant d’appeler aux réformes constitutionnelles nécessaires à cette perspective. Pour justifier cette orientation, il a invoqué une maxime aussi ancienne que redoutable dans ses usages politiques : « Nécessité fait loi ».
Tout est peut-être là.
Car lorsque la nécessité invoquée ne concerne plus la protection de la nation, la sauvegarde de ses institutions ou la réponse à une crise exceptionnelle, mais la prolongation du pouvoir d’un homme déterminé, une interrogation fondamentale surgit : qui définit cette nécessité, au nom de qui, et dans quel intérêt ?
La déclaration d’Isidore Mvouba ne constitue pas, à elle seule, la preuve qu’une nouvelle révision constitutionnelle aurait été décidée. Elle révèle néanmoins une disposition politique inquiétante : l’idée que la règle fondamentale pourrait devoir s’adapter à la continuité d’un dirigeant dont la présence serait devenue indispensable. Le Congo connaît déjà cette logique. En 2015, une nouvelle Constitution avait profondément modifié les conditions d’accès à la magistrature suprême, permettant à Denis Sassou Nguesso de poursuivre son parcours présidentiel dans un cadre institutionnel renouvelé. Onze ans plus tard, la perspective d’une nouvelle adaptation constitutionnelle ramène le pays à une question qu’il devrait pourtant avoir dépassée : le destin de la République doit-il continuer à être organisé autour du destin politique d’un seul homme ?
Pour comprendre la portée de cette interrogation, il faut sortir de l’affrontement des fidélités et des hostilités personnelles. Il faut examiner le discours de l’homme providentiel, le confronter à l’histoire, l’éprouver à l’aune des résultats économiques et sociaux, puis interroger ce qu’il révèle de la qualité des institutions. Car la question essentielle n’est pas de savoir si Denis Sassou Nguesso possède une expérience politique exceptionnelle. Elle est de comprendre pourquoi cette expérience devrait conduire à suspendre indéfiniment la possibilité de son remplacement.
I- La fabrique du sauveur : quand un dirigeant devient une nécessité nationale
Dans Mythes et mythologies politiques, Raoul Girardet montre que les sociétés politiques ne vivent pas seulement de lois, d’institutions et de programmes. Elles vivent également de représentations, de récits et de croyances qui donnent aux événements une signification collective. Parmi ces constructions imaginaires, le mythe du Sauveur occupe une place particulière. Il apparaît lorsqu’un homme se trouve investi d’une mission dépassant sa fonction ordinaire : restaurer l’ordre, rétablir l’unité, conjurer les périls ou conduire une communauté vers son salut. Le phénomène n’est ni exclusivement africain ni propre aux régimes autoritaires. L’histoire européenne, notamment, a connu de nombreuses figures autour desquelles se sont organisées des attentes providentielles. Mais le mythe devient politiquement problématique lorsque la confiance accordée à une personnalité se transforme en affirmation de son irremplaçabilité.
À ce stade, le raisonnement change de nature. Il ne consiste plus à soutenir qu’un dirigeant possède des qualités utiles. Il consiste à affirmer que la nation ne saurait raisonnablement se passer de lui. L’expérience devient nécessité. La longévité devient légitimité. La fidélité devient devoir patriotique. Et la succession, pourtant normale dans une République, finit par être assimilée à une aventure dangereuse. Max Weber avait montré que l’autorité politique peut reposer sur différents fondements, notamment la reconnaissance de qualités extraordinaires attribuées à une personne ou la légitimité de règles impersonnelles. Or une République constitutionnelle repose précisément sur cette seconde logique : ce sont les institutions qui définissent les fonctions, les compétences, les conditions d’accès au pouvoir et les modalités de son renouvellement.
Le paradoxe apparaît lorsqu’un régime revendique sa légalité constitutionnelle tout en faisant dépendre son avenir de la permanence d’une personne. Le Congo offre aujourd’hui un terrain particulièrement instructif pour observer cette tension. Denis Sassou Nguesso a exercé le pouvoir de 1979 à 1992, avant d’y revenir en 1997. Il a traversé plusieurs configurations institutionnelles, plusieurs crises nationales et de profondes transformations de l’environnement international.
Cette expérience est incontestable.
Mais le raisonnement providentiel franchit un seuil supplémentaire lorsqu’il transforme cette expérience en argument pour écarter les limites temporelles du pouvoir. L’ancienneté n’est pas l’irremplaçabilité. Et la connaissance des affaires de l’État ne saurait devenir un titre permanent à les diriger. Il faut même poser une question plus dérangeante : un homme peut-il être présenté indéfiniment comme le sauveur d’un pays sans que l’on s’interroge sur les raisons pour lesquelles ce pays aurait toujours besoin d’être sauvé ?
Le mythe du Sauveur repose généralement sur l’existence d’un péril à surmonter. Mais lorsque le péril devient permanent et que le sauveur demeure éternellement nécessaire, la promesse de salut risque de se transformer en justification de la continuité du pouvoir. Le sauveur ne serait plus seulement celui qui résout la crise. Il deviendrait celui dont la présence demeure nécessaire parce que la crise, réelle ou invoquée, ne prend jamais définitivement fin.
II- Le temps long du pouvoir : une responsabilité historique qui ne peut être éludée
Il serait intellectuellement malhonnête de prétendre que plusieurs décennies de gouvernement n’ont produit aucune réalisation. Le Congo a connu des investissements dans les infrastructures, des transformations urbaines, des initiatives diplomatiques et des périodes de stabilisation après des conflits particulièrement destructeurs. Ces éléments doivent être reconnus et évalués.
Mais la reconnaissance de réalisations particulières ne saurait tenir lieu de bilan général. Et surtout, elle ne suffit pas à démontrer le caractère exceptionnel, encore moins indispensable, d’un dirigeant. Un bilan historique sérieux doit rapporter les résultats obtenus aux ressources disponibles, au temps écoulé et aux possibilités qui s’offraient au pays. C’est précisément ici que la prétention providentielle rencontre sa difficulté majeure. Depuis le début des années 2000, la République du Congo a bénéficié de périodes de recettes pétrolières considérables. Certes, les cours mondiaux ont fluctué, la production a connu des variations et les crises extérieures ont pesé sur les équilibres économiques. Mais ces contraintes ne sauraient effacer la question de la transformation de la rente.
Qu’a-t-on fait des périodes favorables ? Dans quelle mesure les ressources exceptionnelles ont-elles été converties en capacités productives, en infrastructures durables, en capital humain, en emplois et en services publics de qualité ?
La question ne consiste pas à exiger d’un gouvernement qu’il abolisse toutes les difficultés économiques. Elle consiste à apprécier sa capacité à modifier durablement les structures qui les reproduisent. Or, malgré les ressources pétrolières, le Congo demeure fortement dépendant des hydrocarbures, vulnérable aux chocs extérieurs et confronté à des difficultés persistantes de diversification. Le Fonds monétaire international, dans son évaluation de mars 2026, estimait la dette publique à 97,2 % du PIB à la fin de 2025. Il relevait également des tensions de financement, des arriérés et la lenteur de certaines réformes structurelles, tout en reconnaissant des progrès dans la mobilisation des recettes non pétrolières. Ce constat ne constitue pas, à lui seul, un verdict sur plusieurs décennies de gouvernement. Il illustre néanmoins l’ampleur des fragilités économiques auxquelles le pays demeure confronté. La question devient alors plus exigeante : comment expliquer que la longue durée du pouvoir, combinée à plusieurs périodes de ressources importantes, n’ait pas permis une transformation plus profonde de l’économie nationale ?
Les chocs pétroliers, les contraintes internationales et les crises historiques expliquent une partie des difficultés. Mais ils n’épuisent pas l’analyse des choix publics. Car gouverner consiste précisément à préparer le pays aux incertitudes, à réduire les vulnérabilités et à construire des capacités qui survivent aux conjonctures favorables. La responsabilité politique ne signifie pas qu’un chef d’État serait personnellement responsable de chaque difficulté sociale. Elle signifie que les orientations durables d’un système de gouvernement doivent pouvoir être examinées à l’aune de leurs résultats. À cet égard, le temps constitue une variable décisive.
Un dirigeant arrivé récemment au pouvoir peut invoquer l’héritage de ses prédécesseurs, les inerties administratives ou le manque de recul. Un dirigeant ayant exercé pendant plusieurs décennies dispose d’une marge beaucoup plus réduite pour expliquer les faiblesses structurelles par le seul passé. Plus le pouvoir dure, plus la question de son héritage devient incontournable. Et plus l’on proclame son caractère exceptionnel, plus l’exigence d’évaluation devrait être élevée.
III. La paix, l’unité et la stabilité : trois exigences qu’aucun homme ne peut confisquer
Les défenseurs de la continuité présidentielle disposent d’un argument sérieux : la paix.
Le Congo a connu des affrontements politiques et militaires dont les conséquences humaines, économiques et sociales demeurent profondes. Les violences des années 1990 ont durablement marqué les mémoires, fragilisé les institutions et installé dans une partie de la société la crainte d’un retour au désordre. Il serait irresponsable de minimiser cette histoire. Denis Sassou Nguesso est associé, par ses partisans, au rétablissement de l’ordre et à la stabilisation du pays après ces conflits. Mais un examen historique complet ne saurait dissocier cette stabilisation des responsabilités des différents acteurs dans les affrontements qui l’ont précédée et accompagnée.
La paix ne doit pas devenir un récit sélectif dans lequel un seul acteur apparaîtrait exclusivement comme celui qui met fin à une tragédie dont les causes et les responsabilités seraient soustraites à l’analyse. Surtout, la paix ne saurait être considérée comme un bien personnel dont un dirigeant détiendrait le monopole. Elle est une construction institutionnelle et sociale. Une paix durable repose sur la confiance dans la justice, l’impartialité de l’administration, l’existence de mécanismes pacifiques de compétition politique, la réduction des exclusions et la capacité des institutions à arbitrer les conflits sans recourir à la violence. Si la paix dépend d’un seul homme, elle demeure fragile. Si elle repose sur des institutions solides, elle peut survivre à tous les changements de dirigeants. La même observation vaut pour l’unité nationale.
Dans une société marquée par des appartenances régionales, linguistiques et communautaires diverses, l’État doit garantir que la citoyenneté prime sur les fidélités particulières. Les accusations de tribalisme ou de clientélisme qui traversent le débat politique congolais ne sauraient être tenues pour établies par leur seule répétition. Elles doivent être confrontées aux pratiques de nomination, aux modalités de recrutement, à la distribution territoriale des investissements et à l’égalité effective d’accès aux responsabilités publiques. Mais elles soulèvent une question essentielle : un système de gouvernement construit-il progressivement un État impartial ou entretient-il des réseaux de dépendance personnelle ?
L’unité nationale ne se décrète pas dans les discours. Elle se construit dans l’expérience quotidienne des citoyens face aux institutions. Quant à la stabilité, elle mérite elle aussi d’être distinguée de l’immobilité. Un pays peut connaître une grande continuité à la tête de l’État tout en accumulant des fragilités économiques, sociales et institutionnelles. Inversement, un changement de dirigeant peut s’effectuer sans rupture de l’État lorsque les institutions sont suffisamment solides. La véritable stabilité n’est donc pas l’absence d’alternance. Elle est la capacité d’organiser l’alternance sans provoquer l’effondrement de l’ordre politique.
Une République véritablement stable n’est pas celle qui ne change jamais de dirigeant. C’est celle qui peut en changer sans mettre en danger son existence.
IV- La Constitution à l’épreuve de l’homme indispensable
L’histoire constitutionnelle du Congo est marquée par une succession de ruptures, de transitions, de réorganisations institutionnelles et de modifications des règles du pouvoir. Cette instabilité ne saurait être réduite à un simple décompte de textes. Elle traduit des difficultés récurrentes à construire un ordre politique dans lequel les règles fondamentales s’imposent durablement aux acteurs. Les Constitutions de 2002 et de 2015 occupent une place particulière dans cette histoire récente. Celle de 2002 avait instauré un cadre présidentiel comportant notamment des limitations de mandat et des conditions d’éligibilité. Celle de 2015 a profondément remanié ce cadre, ouvrant une nouvelle séquence institutionnelle.
La Constitution du 25 octobre 2015 dispose, en son article 65, que le président de la République est élu pour cinq ans, avec possibilité de deux renouvellements. Ce choix traduit une conception du pouvoir limitée dans le temps. Il ne signifie pas que la Constitution serait juridiquement intangible. Les articles 240 et 241 organisent précisément les conditions dans lesquelles une révision peut intervenir. Mais la possibilité juridique de réviser une Constitution ne règle pas la question de la légitimité politique de la réforme envisagée. Une Constitution n’est pas seulement un texte que l’on modifie selon une procédure. Elle est aussi un engagement collectif sur les conditions d’exercice, de limitation et de transmission du pouvoir. Lorsqu’une réforme vise à améliorer l’équilibre des institutions, à renforcer les droits fondamentaux ou à répondre à des transformations durables de la société, elle peut participer au progrès constitutionnel.
Lorsqu’elle est envisagée pour rendre possible la prolongation du pouvoir d’un dirigeant particulier, elle appelle une vigilance autrement plus grande.
Les travaux du constitutionnaliste David Landau sur le constitutionnalisme abusif éclairent cette difficulté. Ils montrent comment des instruments constitutionnels peuvent être mobilisés de manière à affaiblir progressivement les mécanismes de contrôle et de compétition démocratique. Cela ne signifie pas que toute révision serait abusive. Cela signifie qu’une réforme doit être appréciée non seulement au regard de sa procédure, mais également de ses effets sur l’équilibre réel du pouvoir. Dans le cas congolais, une nouvelle révision destinée à rendre possible une candidature au-delà de 2031 poserait au moins trois questions. Pourquoi les limites précédemment adoptées ne seraient-elles plus adaptées ? Quel intérêt institutionnel général justifierait leur modification ?
Et pourquoi cette nécessité apparaîtrait-elle précisément lorsque les règles existantes deviennent susceptibles de faire obstacle à la continuité d’un dirigeant déterminé ? Ces questions ne relèvent pas d’une hostilité personnelle. Elles appartiennent au débat constitutionnel normal.
Car si la règle fondamentale doit être régulièrement réaménagée pour préserver la trajectoire politique d’un même homme, la hiérarchie des principes risque de s’inverser. Ce n’est plus le dirigeant qui exerce son pouvoir dans le cadre de la Constitution. C’est la Constitution qui paraît devoir être réorganisée autour de la continuité du dirigeant. Or la fonction première du constitutionnalisme moderne est précisément de soumettre le pouvoir à des règles qui lui préexistent et lui survivent.
V- Qui fabrique l’homme providentiel ? Les mécanismes politiques de l’irremplaçabilité
Le discours de l’homme indispensable ne naît pas nécessairement de la seule volonté de celui qui en bénéficie. Il peut être produit, entretenu et amplifié par un ensemble d’acteurs politiques qui présentent la continuité du chef comme une condition de leur propre conception de l’ordre national. C’est ici que la déclaration d’Isidore Mvouba prend une signification particulière. Le président de l’Assemblée nationale n’est pas un simple commentateur de la vie politique. Il préside l’une des institutions chargées de représenter la nation, de participer à l’élaboration de la loi et d’exercer les fonctions parlementaires prévues par la Constitution. Lorsqu’il affirme qu’un homme doit demeurer au pouvoir au-delà de l’horizon constitutionnel existant, il contribue à faire de cette continuité une question politique nationale. Il faut toutefois distinguer les motivations possibles des acteurs.
Certains peuvent sincèrement considérer que l’expérience de Denis Sassou Nguesso constitue un atout décisif. D’autres peuvent redouter les incertitudes d’une succession. D’autres encore peuvent être attachés à la continuité d’une coalition politique dont ils partagent les orientations. Il serait abusif d’attribuer à chacun des intentions intéressées sans éléments précis. Mais la sociologie politique permet de poser une question plus générale : dans quelle mesure un système fortement personnalisé peut-il produire lui-même les conditions de l’irremplaçabilité qu’il invoque ensuite pour justifier sa permanence ? Lorsqu’un chef occupe durablement le centre du jeu politique, les carrières, les fidélités, les arbitrages et les anticipations des acteurs peuvent progressivement s’organiser autour de lui. La succession devient alors une source d’incertitude non seulement pour le pays, mais aussi pour les groupes qui participent à l’exercice du pouvoir. Cette incertitude peut nourrir une demande de continuité, laquelle est ensuite présentée comme une nécessité nationale. Le raisonnement devient circulaire.
Le système concentre durablement le pouvoir autour d’un homme. Cette concentration rend la succession difficile. La difficulté de la succession devient enfin l’argument justifiant le maintien de l’homme autour duquel le système s’est organisé. L’irremplaçabilité n’est alors plus nécessairement une qualité personnelle. Elle peut devenir le produit institutionnel d’un mode de gouvernement. C’est précisément ce cercle qu’une République devrait chercher à rompre. Car un État n’est pas une organisation dont la survie devrait dépendre de la permanence de son principal dirigeant. Il doit être capable de produire ses propres mécanismes de continuité, de renouvellement et de transmission.
VI- Le précédent togolais : quand la réforme institutionnelle préserve la continuité du pouvoir
L’évolution récente du Togo mérite d’être examinée, non parce qu’elle annoncerait nécessairement le futur congolais, mais parce qu’elle illustre une possibilité institutionnelle contemporaine. En 2024, le Togo a adopté une nouvelle Constitution instaurant un régime parlementaire. En mai 2025, Faure Gnassingbé, jusque-là président de la République, est devenu président du Conseil, fonction concentrant l’essentiel des compétences exécutives. Les autorités togolaises ont présenté cette transformation comme une modernisation institutionnelle. Ses opposants y ont vu un moyen de prolonger le pouvoir du même dirigeant sous une forme constitutionnelle renouvelée. Ces deux interprétations doivent être distinguées.
Le changement de régime politique n’est pas, par nature, antidémocratique. Un système parlementaire peut offrir des mécanismes efficaces de responsabilité gouvernementale et de contrôle politique. Mais la démocratisation ne se mesure pas seulement à la dénomination des institutions. Elle dépend de la répartition effective des pouvoirs, de l’indépendance des contre-pouvoirs, de l’équité de la compétition électorale et de la possibilité réelle d’une alternance. Le précédent togolais montre ainsi qu’une transformation institutionnelle peut modifier profondément les modalités de maintien au pouvoir d’un dirigeant.
Il ne permet pas d’affirmer qu’un scénario identique serait déjà envisagé au Congo. En revanche, il rappelle une leçon générale : les réformes constitutionnelles doivent être jugées à leurs effets concrets sur la limitation du pouvoir, et non à leur seule présentation officielle. La question que les Congolais seraient fondés à poser à toute future réforme est donc simple : élargirait-elle les possibilités de contrôle, de participation et d’alternance, ou contribuerait-elle à préserver la domination d’un système politique déjà durablement installé ?
VII. Le véritable homme d’État est celui qui rend possible l’après-lui
Il existe une manière plus exigeante d’apprécier la grandeur politique d’un dirigeant. Elle ne consiste pas seulement à examiner les batailles qu’il a remportées, les crises qu’il a traversées ou les décisions qu’il a prises. Elle consiste à regarder ce qu’il laisse derrière lui. A-t-il construit des institutions capables de fonctionner sans son intervention personnelle ? A-t-il favorisé l’émergence de responsables compétents, autonomes et légitimes ? A-t-il rendu possible une succession ordonnée ? A-t-il renforcé la capacité de l’administration, de la justice, du Parlement et des collectivités publiques à remplir leurs missions indépendamment des personnes ?
Ces questions devraient occuper une place centrale dans tout bilan de longue durée. Car l’un des paradoxes les plus troublants du discours providentiel est qu’il transforme parfois une faiblesse institutionnelle en vertu personnelle. Si, après plusieurs décennies, le départ d’un dirigeant est présenté comme un risque majeur pour la nation, deux interprétations au moins sont possibles. La première serait que ce dirigeant possède des qualités véritablement exceptionnelles. La seconde serait que le système politique n’a pas suffisamment construit les conditions de sa propre continuité. Ces hypothèses ne s’excluent pas nécessairement. Mais la première ne saurait dispenser d’examiner la seconde.
Dans une République, la préparation de la succession ne devrait pas être considérée comme un aveu de faiblesse. Elle devrait constituer l’une des responsabilités fondamentales de tout pouvoir. Claude Lefort a développé une conception particulièrement éclairante de la démocratie : le pouvoir y demeure un lieu qu’aucun individu ni aucun groupe ne peut prétendre occuper définitivement en s’identifiant à la société tout entière.
Cette idée rejoint une exigence républicaine fondamentale. Les gouvernants passent. La souveraineté populaire demeure. Les titulaires des fonctions changent. Les institutions doivent continuer. Les hommes appartiennent à l’histoire. La République appartient à ses citoyens, y compris à ceux qui ne sont pas encore nés. La grandeur d’un dirigeant ne devrait donc pas être mesurée à la difficulté de lui trouver un successeur, mais à la capacité de l’État à poursuivre son existence et son développement après lui. L’histoire politique offre de nombreux exemples de dirigeants dont le prestige personnel n’a pas empêché la fragilité de leurs institutions. Elle montre également que la transmission pacifique du pouvoir peut constituer un accomplissement politique majeur.
Pour le Congo, l’enjeu est d’autant plus important que les générations se succèdent, que les attentes sociales évoluent et que les défis économiques exigent un renouvellement permanent des compétences et des idées. Aucune génération ne peut être condamnée à considérer que l’avenir national appartient définitivement aux acteurs politiques du passé. Aucune expérience, aussi longue soit-elle, ne peut épuiser à elle seule les possibilités d’une nation. Et aucun homme, aussi important soit-il dans son histoire, ne saurait être confondu avec elle.
Le Congo doit-il survivre à son président ou son président survivre à toutes les Constitutions ?
La déclaration d’Isidore Mvouba aura au moins eu un mérite : celui de rendre visible une question fondamentale que le débat politique congolais ne peut plus éviter. Jusqu’où peut-on invoquer la continuité nationale pour justifier la continuité personnelle du pouvoir ? Denis Sassou Nguesso possède une place considérable dans l’histoire contemporaine du Congo. Cette place appelle un bilan sérieux, contradictoire, documenté, capable de reconnaître les réalisations comme d’examiner les responsabilités et les échecs. Mais elle ne saurait constituer, par elle-même, un argument suffisant pour modifier à nouveau les règles constitutionnelles. La longévité politique n’est pas une preuve automatique de sagesse. L’expérience n’est pas synonyme d’infaillibilité. La stabilité n’est pas l’immobilité. Et la paix n’est pas la propriété de celui qui gouverne.
Il existe surtout une contradiction que les promoteurs de l’homme providentiel devraient accepter d’affronter. Si Denis Sassou Nguesso a construit, au fil des décennies, un État solide, pourquoi cet État ne pourrait-il pas poursuivre son chemin sans lui ? Et si cet État ne peut toujours pas envisager sereinement une succession, que révèle cette difficulté sur la solidité des institutions édifiées pendant son exercice du pouvoir ? La question n’est pas insolente. Elle est républicaine.
Car un État qui dépend durablement d’un seul homme demeure exposé à toutes les incertitudes inhérentes à la condition humaine : l’âge, la maladie, la disparition, les erreurs de jugement et les changements de circonstances. Aucune Constitution ne peut abolir ces réalités. La véritable responsabilité historique consiste donc à préparer ce qui vient après soi, non à chercher sans cesse les moyens juridiques de différer cette échéance. Le Congo n’a pas besoin de nier son histoire. Il a besoin de pouvoir en écrire la suite. Il n’a pas besoin de méconnaître l’expérience de ses anciens dirigeants. Il a besoin de faire de cette expérience un patrimoine institutionnel transmissible, plutôt qu’une justification de leur permanence.
Il n’a pas besoin d’un homme auquel toutes les générations devraient éternellement confier leur destin. Il a besoin d’institutions capables de donner à chaque génération la possibilité de contribuer à ce destin. Au fond, le problème de l’homme providentiel n’est pas seulement qu’il puisse vouloir demeurer indispensable. C’est qu’une République finisse par croire qu’elle ne saurait exister sans lui.
Un homme d’État peut marquer durablement l’histoire de son pays. Mais sa plus grande réussite devrait être de rendre son pays capable de continuer sans lui. Car le véritable sauveur d’une République n’est pas celui qui la rend dépendante de sa présence. C’est celui qui la libère durablement de la nécessité d’avoir un sauveur.
Blanchard ITOUA-MAMPASSI,
Observateur de la vie politique congolaise
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