
L’Afrique compte désormais plus d’un milliard et demi d’habitants. Vers 2050, elle pourrait en compter près de 2,5 milliards. À cette échéance, environ un être humain sur quatre dans le monde sera africain. Les chiffres donnent le vertige. Ils nourrissent aussi une promesse que l’on entend de plus en plus souvent : celle d’une Afrique que son poids démographique rendrait presque mécaniquement incontournable. Le raisonnement paraît évident.
Plus d’habitants, c’est davantage de travailleurs. Davantage de consommateurs. Davantage d’entrepreneurs. Davantage de talents. Un marché gigantesque. Une jeunesse nombreuse. Et, finalement, davantage de puissance. Mais l’Histoire ne connaît aucune loi selon laquelle les peuples les plus nombreux deviennent automatiquement les plus puissants. Car la démographie donne des hommes et des femmes. Elle ne donne automatiquement ni les compétences, ni les emplois, ni la productivité, ni les infrastructures, ni les institutions. Entre le nombre et la puissance, il y a tout le développement.
Une jeunesse nombreuse n’est pas encore un dividende
On présente souvent la jeunesse africaine comme son grand « dividende démographique ». L’expression est séduisante. Elle est aussi trompeuse. Un dividende financier est versé parce que l’on possède une action. Le dividende démographique, lui, n’est pas versé à un pays simplement parce qu’il possède beaucoup de jeunes. Une population jeune constitue d’abord une possibilité.
Pour que cette possibilité devienne un avantage économique, plusieurs transformations doivent avoir lieu. Il faut que l’enfant survive et soit en bonne santé. Qu’il aille à l’école. Qu’il y apprenne réellement. Qu’il acquière des compétences. Qu’il puisse entrer dans une activité productive. Que cette activité lui procure un revenu. Que son travail augmente la production et la productivité de l’économie. Et que cette richesse supplémentaire permette à son tour d’investir davantage dans l’éducation, la santé, les infrastructures et les entreprises.
Voilà le véritable mécanisme. Ainsi, une jeunesse nombreuse n’est pas mécaniquement un dividende. Elle est une possibilité de dividende.
1,5 milliard d’habitants ne signifient pas 1,5 milliard de capacités
Prenons l’éducation. L’Afrique a accompli des progrès considérables dans l’accès à l’école. Mais mettre les enfants dans une salle de classe ne suffit pas à fabriquer du capital humain. Encore faut-il qu’ils apprennent. Or la pauvreté des apprentissages reste extrêmement élevée en Afrique subsaharienne : près de neuf enfants sur dix âgés de dix ans ne seraient pas capables de lire et de comprendre correctement un texte simple adapté à leur âge. Voilà pourquoi la question démographique africaine ne peut pas être séparée de la question éducative.
Un enfant scolarisé mais qui ne maîtrise pas suffisamment la lecture, le calcul et les apprentissages fondamentaux rencontrera davantage de difficultés pour acquérir ensuite les compétences techniques, scientifiques ou numériques dont les économies contemporaines ont besoin.
Le défi n’est donc plus seulement : « Combien d’enfants allons-nous scolariser ? »
Il devient : « Que sauront réellement faire ces enfants lorsqu’ils deviendront adultes ? » Car un pays ne transforme pas sa démographie en puissance en mettant seulement ses enfants à l’école. Il doit s’assurer qu’ils y apprennent.
Et après l’école ?
Vient alors la deuxième épreuve : le travail. Chaque année, environ 10 à 12 millions de jeunes arrivent sur les marchés du travail africains, alors que seulement quelques millions d’emplois formels supplémentaires sont créés. Cela ne signifie pas que tous les autres deviennent chômeurs. Ils travaillent souvent. Dans l’agriculture. Dans le commerce. Dans de petites activités indépendantes. Dans l’économie informelle.
Le véritable problème est donc plus profond que le seul chômage. Il s’appelle productivité.
Un jeune peut travailler douze heures par jour et demeurer pauvre si son activité produit très peu de valeur. Voilà pourquoi l’objectif d’une politique démographique ne peut être simplement de « donner un travail » à chacun. Il faut progressivement créer les conditions permettant à davantage d’Africains d’exercer des activités plus productives, plus qualifiées et mieux rémunérées. C’est ici que la démographie rencontre l’industrialisation, l’agriculture productive, les services, le numérique, l’énergie, le financement et l’entrepreneuriat.
Le véritable dividende démographique ne vient pas du nombre de personnes en âge de travailler. Il vient de ce que ces personnes sont capables de produire.
La moitié du potentiel ne peut rester sous-utilisée
Cette question concerne évidemment les femmes. Les Africaines travaillent déjà massivement. Mais elles restent très présentes dans l’agriculture familiale, le commerce informel, les microentreprises et d’autres activités à faible productivité. Le problème n’est donc pas simplement de faire entrer davantage de femmes dans le travail. Il est de leur permettre d’accéder davantage au financement, à la propriété, aux compétences, aux technologies, aux marchés et aux activités les plus productives. Car le dividende démographique dépend non seulement du nombre de femmes qui travaillent, mais aussi des possibilités économiques auxquelles elles accèdent.
Une société qui investit dans l’éducation et la santé des filles, mais empêche ensuite les femmes d’utiliser pleinement leurs compétences, gaspille une partie considérable de son propre investissement. On ne transforme pas une population en puissance en sous-utilisant les capacités d’une moitié de cette population.
Le grand laboratoire sera la ville africaine
La transformation démographique africaine sera aussi une transformation urbaine. Vers 2050, environ 1,4 milliard d’Africains pourraient vivre dans des villes.
Imaginez ce que cela signifie.
Des centaines de millions de logements à construire. Des routes. Des transports collectifs. Des réseaux d’eau. De l’assainissement, de l’électricité, des écoles, des hôpitaux, des commerces, des entreprises, et des infrastructures numériques. La ville peut être une formidable machine économique. Lorsque travailleurs, entreprises, universités, services et infrastructures se rapprochent, les échanges deviennent plus faciles. Les idées circulent. Les entreprises trouvent plus rapidement leurs salariés, leurs fournisseurs et leurs clients. La productivité peut augmenter.
Mais la densité ne produit pas automatiquement ces effets. Sans logements suffisants, sans transports, sans emplois, sans énergie et sans planification, la ville peut aussi concentrer congestion, précarité et exclusion. Ainsi, l’un des grands enjeux du 21 ème siècle africain se jouera probablement dans ses métropoles.
La ville africaine peut devenir le lieu où la densité démographique se transforme en productivité – ou celui où elle se transforme en congestion.
Sommes-nous vraiment un marché de 1,5 milliard de consommateurs ?
Une autre formule revient régulièrement : « L’Afrique est un marché de 1,5 milliard de consommateurs. »
Là encore, le nombre impressionne. Mais un habitant n’est pas automatiquement un consommateur disposant d’un pouvoir d’achat suffisant. Un marché suppose des revenus, des entreprises, des routes, des systèmes de paiement, de la logistique, et des produits disponibles.
Et la possibilité de faire circuler relativement facilement marchandises et services. Un milliard et demi d’habitants répartis entre des économies encore fortement fragmentées ne constituent donc pas automatiquement un marché intégré d’un milliard et demi de consommateurs. C’est précisément ici que la Zone de libre-échange continentale africaine prend une autre signification.
Son enjeu n’est pas seulement d’additionner les populations de 54 pays et d’annoncer la naissance du « plus grand marché du monde ».
Un marché ne se décrète pas. Il se construit.
La ZLECAf deviendra véritablement transformative lorsqu’une entreprise installée à Brazzaville, Abidjan, Kigali, Lagos ou Nairobi pourra progressivement considérer davantage d’Africains comme faisant partie de son marché accessible. La démographie donne la taille potentielle. L’intégration économique lui donne l’échelle.
Et le nombre devient-il puissance ?
Reste enfin la promesse géopolitique. Si près d’un être humain sur quatre est africain en 2050, l’Afrique pèsera nécessairement davantage dans le monde. Oui, mais encore faut-il préciser ce que signifie « peser ». L’Afrique n’est pas un État de 1,5 milliard d’habitants. Elle est composée de 54 États internationalement reconnus, avec des économies, des intérêts, des langues, des institutions et des stratégies différentes. Additionner leurs populations ne suffit donc pas à fabriquer une puissance collective. Imaginez 54 personnes entrant séparément dans une négociation. Elles sont nombreuses. Mais si chacune négocie seule, leur nombre ne constitue pas nécessairement une force commune. La question devient alors politique : comment transformer le poids démographique africain en capacité de négociation ?
Par des positions communes lorsque les intérêts convergent, par des marchés davantage intégrés, par des institutions continentales crédibles, par des infrastructures reliant davantage les économies, par des politiques industrielles compatibles, et par une capacité à négocier collectivement certains enjeux commerciaux, climatiques, technologiques ou financiers.
C’est ici qu’apparaît une distinction essentielle : avoir du poids n’est pas encore avoir de la puissance. La démographie donne du poids. Les capacités et l’organisation transforment ce poids en puissance.
Ni bombe, ni miracle
Il faut donc sortir de deux discours symétriques. Le premier présente régulièrement la démographie africaine comme une menace : trop de jeunes, trop de villes, trop de besoins, trop de migrations possibles. Le second répond par une célébration presque automatique : notre jeunesse serait notre richesse et notre démographie garantirait l’émergence future du continent. Les deux raisonnements sont trop simples.
La démographie africaine n’est ni une catastrophe programmée ni une prospérité programmée. Elle est une possibilité historique, et son résultat dépendra largement de ce que les sociétés africaines feront aujourd’hui.
Combien investiront-elles dans la petite enfance ? Dans l’apprentissage ? Dans la santé ? Dans la formation professionnelle ? Dans l’emploi productif ? Dans les femmes ? Dans les villes ? Dans l’énergie ? Dans les entreprises ? Dans l’intégration économique ?
La question n’est donc pas : « L’Afrique aura-t-elle trop d’habitants ? » Elle est : « Quelles possibilités offrira-t-elle aux habitants qu’elle aura ? »
Trois conversions
Au fond, le défi démographique africain peut être résumé en trois transformations. La première consiste à convertir le nombre en capacités. Former, soigner, qualifier et permettre de travailler de manière productive. La deuxième consiste à convertir le nombre en marché. Créer des revenus, des infrastructures, des entreprises et un espace économique suffisamment intégré. La troisième consiste à convertir le nombre en puissance collective. Organiser les intérêts communs et transformer le poids démographique en capacité de négociation.
Voilà pourquoi la démographie ne produit jamais mécaniquement la puissance.
La démographie donne le nombre. Le développement lui donne des capacités. L’intégration lui donne une échelle. Et l’organisation transforme l’ensemble en puissance.
Le siècle africain n’est pas garanti
Il est tentant d’annoncer que le XXIe siècle sera africain. Les courbes démographiques semblent presque nous y autoriser. Mais les courbes ne gouvernent pas. Elles ne construisent pas les écoles, ne forment pas les ingénieurs, ne créent pas les entreprises, ne fournissent pas l’électricité, ne donnent pas un emploi productif, ne construisent pas les villes, n’intègrent pas les marchés et ne négocient pas dans les grandes enceintes internationales. Ce sont les sociétés qui font cela.
Voilà pourquoi le XXIe siècle ne sera pas africain simplement parce qu’un être humain sur quatre pourrait bientôt l’être. Il le deviendra si l’Afrique sait transformer son formidable potentiel humain en capacités d’apprendre, de produire, d’innover, d’entreprendre et d’agir collectivement.
Parallèlement à la question de savoir ce que valent nos ressources, nous devons également apprendre à poser une question plus fondamentale encore : que faisons-nous de nos êtres humains ?
Car la première richesse d’un continent n’est finalement ni ce qui se trouve sous son sol, ni même le nombre de ceux qui vivent sur son territoire. C’est ce qu’il leur permet de devenir. Une population nombreuse donne rendez-vous avec l’Histoire. Elle ne garantit pas que l’on sera au rendez-vous.
Eudes Patrick MANTSOUNGA NGOLO,
Economiste, Essayiste
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