
Entre promesse d’un monde multipolaire et risque d’une nouvelle périphérie
Depuis quelques années, une expression s’est imposée dans le vocabulaire des relations internationales : le « Sud global ». Elle est désormais partout. Dans les discours des dirigeants africains, dans les sommets internationaux, dans les débats autour des BRICS, dans les prises de position de la Chine, de l’Inde ou du Brésil, mais aussi dans les analyses annonçant l’avènement d’un monde multipolaire. Pour beaucoup d’Africains, cette recomposition nourrit une espérance : celle de voir enfin émerger un ordre international moins dominé par les puissances occidentales et davantage représentatif des équilibres du XXIe siècle.
Cette aspiration mérite d’être prise au sérieux. Mais elle mérite également d’être interrogée.
Car une question précède toutes les autres : de quoi parle-t-on exactement lorsque l’on parle du Sud global ?
Et une autre, plus importante encore pour l’Afrique, devrait immédiatement suivre : si le monde change, la place de l’Afrique dans le monde changera-t-elle avec lui ?
Le Sud global n’est pas un nouveau bloc
Il faut commencer par dissiper un malentendu.
Le Sud global n’est pas une organisation internationale. Il n’a ni siège, ni secrétariat général, ni procédure d’adhésion, ni charte fondatrice commune. Il ne constitue pas davantage une alliance comparable à l’OTAN ou à l’Union européenne.
L’expression rassemble des pays extrêmement différents par leur taille, leur richesse, leur régime politique, leurs intérêts économiques et leurs ambitions géopolitiques. La Chine, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud, le Nigeria ou la République du Congo peuvent être rangés sous cette même appellation sans pour autant former un ensemble homogène.
Le Sud global désigne donc moins un bloc constitué qu’un espace de revendication politique : celui de pays qui considèrent que leur poids démographique, économique et politique croissant n’est pas suffisamment reflété dans la gouvernance mondiale.
Cette revendication n’est d’ailleurs pas nouvelle.
Elle possède une longue généalogie : Bandung en 1955, le mouvement des non-alignés à partir de 1961, la création du Groupe des 77 en 1964, la Charte d’Alger du G77 en 1967, le développement de la coopération Sud-Sud, puis, plus récemment, la montée en puissance des BRICS.
Il ne s’agit pas des étapes d’une même organisation. Mais elles expriment, à des époques différentes, une aspiration commune : permettre aux pays longtemps situés à la périphérie du pouvoir mondial de peser davantage sur les règles qui organisent les relations internationales.
Contre l’Occident ? La réalité est plus complexe
Une deuxième confusion doit être évitée.
Le Sud global est parfois présenté comme un vaste front dressé contre l’Occident et déterminé à détruire l’ordre international construit après la Seconde Guerre mondiale. La réalité est plus nuancée.
Certes, une contestation existe. Elle concerne la composition du Conseil de sécurité des Nations unies, la gouvernance du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, l’architecture internationale de la dette, les conditions d’accès au financement, aux technologies ou encore la capacité des pays en développement à participer effectivement à la fabrication des règles mondiales.
Mais les principales déclarations du G77 comme celles des BRICS continuent simultanément de se réclamer du multilatéralisme, du droit international et de la Charte des Nations unies.
La revendication pourrait donc être résumée autrement :
il ne s’agit pas nécessairement de supprimer l’ordre international, mais de redistribuer le pouvoir à l’intérieur de celui-ci.
Pour l’Afrique, cette revendication possède une résonance particulière.
Le continent représente plus du quart des États membres de l’Organisation des Nations unies. Pourtant, il ne dispose toujours d’aucun siège permanent au Conseil de sécurité. Les Nations unies elles-mêmes parlent désormais d’une « injustice historique » qu’il convient de corriger.
Il n’est donc nullement surprenant que l’idée d’un monde multipolaire rencontre un écho favorable sur le continent.
Pourquoi l’Afrique a raison de regarder vers un monde multipolaire
Il serait trop facile de considérer l’enthousiasme africain comme une nouvelle naïveté géopolitique.
La multiplication des centres de puissance offre de véritables possibilités.
Pendant longtemps, de nombreux pays africains ont disposé d’un nombre limité de partenaires financiers, commerciaux ou diplomatiques. L’émergence de la Chine, de l’Inde, du Brésil, de la Turquie, des pays du Golfe et d’autres puissances intermédiaires modifie progressivement cette situation.
Un gouvernement africain peut aujourd’hui davantage diversifier ses financements, rechercher de nouveaux investisseurs, ouvrir de nouveaux marchés, multiplier ses partenariats technologiques ou diplomatiques et, dans certaines circonstances, mettre ses partenaires en concurrence.
C’est une évolution importante.
La multipolarité peut donc élargir l’espace des choix africains.
Mais c’est précisément ici qu’une distinction essentielle doit être introduite : avoir davantage de choix n’est pas nécessairement avoir davantage de puissance.
Tout dépend de ce que l’Afrique fait de ces choix.
Car la multiplication des partenaires ne transforme pas automatiquement la nature des relations entretenues avec eux.
Et si l’Afrique restait au « Sud du Sud » ?
Prenons une question extrêmement simple.
Un pays africain exportait hier ses minerais, son pétrole, son bois ou ses produits agricoles principalement vers l’Europe ou l’Amérique du Nord.
Demain, il les exportera peut-être davantage vers la Chine, l’Inde, la Turquie, le Brésil ou d’autres économies émergentes.
La géographie de ses échanges aura changé.
Mais son économie aura-t-elle changé ?
Si ce pays continue d’exporter principalement des matières premières peu transformées ; si les opérations qui créent le plus de valeur sont réalisées ailleurs ; si les technologies nécessaires à cette transformation sont maîtrisées ailleurs ; si les capitaux sont mobilisés ailleurs ; si les équipements sont fabriqués ailleurs ; et si une grande partie des produits manufacturés consommés localement continue d’être importée, la diversification des partenaires aura-t-elle réellement transformé sa place dans l’économie mondiale ?
La question mérite d’autant plus d’être posée que la dépendance africaine aux produits de base demeure considérable. La CNUCED relève que plus de la moitié des pays africains tirent au moins 60 % de leurs recettes d’exportation du pétrole, du gaz ou des minerais.
L’exemple des minerais critiques est particulièrement éclairant.
L’Afrique possède certaines des ressources dont le monde aura le plus besoin pour les transitions énergétique et numérique. Mais posséder la ressource ne signifie pas nécessairement posséder la chaîne de valeur. Le minerai peut être extrait en Afrique, transformé ailleurs, incorporé ailleurs dans des batteries, des véhicules, des composants électroniques ou des équipements industriels, puis éventuellement revenir sur le continent sous la forme d’un produit beaucoup plus coûteux.
Le FMI donnait récemment une illustration saisissante de cette différence : aux prix de fin 2023, une tonne de bauxite brute valait environ 65 dollars, alors que l’aluminium transformé atteignait environ 2 335 dollars.
La question fondamentale devient alors moins :
À qui vendons-nous ?
que :
Que vendons-nous ? Qui transforme ? Qui maîtrise la technologie ? Qui finance ? Qui organise la chaîne de valeur ? Et surtout, où reste la valeur créée ?
C’est ici qu’apparaît un risque dont les Africains devraient davantage débattre.
Appelons-le, provisoirement, le risque de la périphérie multipolaire.
Par cette expression, on peut désigner une situation dans laquelle un pays multiplie ses partenaires et les centres de puissance auxquels il peut s’adresser, tout en conservant une position périphérique dans la production, la finance, la technologie, les chaînes de valeur et la fabrication des règles internationales.
Hier, la périphérie dépendait essentiellement de quelques centres.
Demain, elle pourrait dépendre de plusieurs.
Elle serait devenue multipolaire sans avoir cessé d’être périphérique.
Le Sud global peut lui aussi avoir son Nord et son Sud
Cette hypothèse conduit à poser une question quelque peu inconfortable : les intérêts de toutes les composantes du Sud global sont-ils réellement les mêmes ?
Pourquoi le seraient-ils ?
La Chine défend légitimement ses intérêts chinois. L’Inde défend ses intérêts indiens. Le Brésil défend ses intérêts brésiliens. L’Afrique du Sud défend ses propres intérêts. Les pays du Golfe poursuivent leurs stratégies économiques et géopolitiques.
Il serait étrange d’attendre des puissances émergentes qu’elles cessent de défendre leurs intérêts simplement parce qu’elles appartiennent au « Sud global ».
La coopération Sud-Sud peut être mutuellement bénéfique. Elle peut ouvrir des alternatives considérables aux pays africains. Elle peut même contribuer à corriger certaines asymétries de l’ancien ordre mondial.
Mais Sud-Sud ne signifie pas automatiquement égal-égal.
Des différences considérables de puissance économique, technologique, financière et diplomatique subsistent entre les pays qui composent cet ensemble.
Le Sud global pourrait donc lui-même connaître des centres et des périphéries.
Autrement dit, il pourrait avoir son propre Nord et son propre Sud.
Pour l’Afrique, voilà peut-être la question essentielle.
La multipolarité est une opportunité, pas une stratégie de développement
Il serait pourtant erroné d’en conclure que l’Afrique devrait se méfier du Sud global ou revenir vers quelque exclusivité occidentale.
Ce serait remplacer une simplification par une autre.
Le monde multipolaire représente probablement l’une des plus grandes opportunités stratégiques dont le continent ait disposé depuis plusieurs décennies.
Plus les partenaires sont nombreux, plus les possibilités de négociation augmentent.
Mais encore faut-il savoir quoi négocier.
Un État qui ne dispose pas d’une stratégie industrielle claire négociera des investissements. Un État qui en possède une négociera les investissements dont son industrialisation a besoin. Un État qui ne dispose pas de stratégie minière négociera l’exploitation de ses minerais. Un État qui en possède une négociera les conditions dans lesquelles ces minerais pourront contribuer à la transformation de son économie. La différence paraît mince. Elle est immense.
Car la souveraineté ne consiste pas seulement à pouvoir dire non à une puissance. Elle consiste surtout à être capable de dire ce que l’on veut obtenir de toutes les puissances.
Devenir acteur plutôt que choisir son camp
C’est pourquoi le véritable débat africain ne devrait peut-être plus être : faut-il choisir l’Occident ou le Sud global ?
Cette question risque de nous enfermer dans une représentation du monde dans laquelle l’Afrique doit toujours choisir le centre auquel elle souhaite se rattacher.
Une autre question est possible :
Comment utiliser la concurrence entre les centres pour renforcer la capacité africaine ?
Cela suppose de transformer davantage les ressources sur le continent, de construire des capacités technologiques, de développer les infrastructures, de renforcer les institutions publiques, de maîtriser davantage les chaînes de valeur et surtout d’accélérer l’intégration économique africaine.
Sur ce dernier point, un chiffre mérite attention. Selon la CNUCED, environ 61 % des exportations intra-africaines sont constituées de produits transformés ou semi-transformés.
Ce chiffre ne prouve évidemment pas que l’intégration régionale résoudra à elle seule les problèmes de transformation structurelle du continent.
Mais il indique quelque chose d’essentiel : la structure du commerce africain avec l’Afrique peut être différente de celle de son commerce avec le reste du monde.
C’est précisément pourquoi la ZLECAf ne devrait pas être considérée uniquement comme un accord destiné à augmenter les échanges. Elle peut devenir un instrument permettant de construire des chaînes de valeur africaines et d’augmenter le pouvoir collectif de négociation du continent. L’enjeu est considérable.
Car cinquante-quatre pays négociant séparément avec les grandes puissances ne disposent pas du même rapport de force qu’un continent capable d’identifier quelques intérêts stratégiques communs.
Le véritable rendez-vous de l’Afrique
L’Afrique a donc raison de souhaiter un ordre international plus représentatif. Elle a raison de demander une réforme du Conseil de sécurité.
Elle a raison de réclamer davantage de voix dans les institutions financières internationales. Elle a raison de développer des relations avec la Chine, l’Inde, le Brésil, la Turquie, les pays du Golfe, la Russie et toutes les puissances susceptibles de contribuer à son développement.
Elle aurait même tort de ne pas profiter de la diversification historique des centres de puissance. Mais elle commettrait une erreur si elle assimilait cette diversification à sa propre émancipation.
La multipolarité est une opportunité. Elle n’est pas la souveraineté.
La souveraineté commence lorsque l’Afrique acquiert la capacité de transformer la concurrence entre les puissances en levier de sa propre transformation. Cela suppose peut-être un changement profond de question. Ne plus demander d’abord :
Qui, de l’Occident ou du Sud global, sera le meilleur partenaire de l’Afrique ?
Mais :
Quel type d’Afrique voulons-nous construire, et qu’exigerons-nous de chacun de nos partenaires pour y parvenir ?
En somme, le monde multipolaire qui se dessine offre peut-être à l’Afrique une occasion historique. Mais multiplier les centres ne suffit pas à faire disparaître les périphéries.
La vraie question n’est donc pas seulement de savoir quel ordre remplacera celui d’hier. Elle est de savoir quelle place l’Afrique aura su conquérir dans celui de demain.
Car, au fond, l’Afrique n’a peut-être pas tant besoin de choisir son prochain partenaire que de devenir enfin un partenaire que les autres devront compter.
Eudes Patrick MANTSOUNGA NGOLO, Economiste, Essayiste
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