Reconnaissance des partis : une crise politique inutile !

Le Ministère de l’intérieur et de la décentralisation a pris l’arrêté n°1726 Mid-Cab du 30 juin 2025 portant publication de la liste des partis politiques pour l’année 2025, qui précise, en son article 2, que «les préfets de départements sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de veiller à la bonne application du présent arrêté», tout en abrogeant, dans l’article qui suit, «toutes les dispositions antérieures contraires», alors que l’arrêté «prend effet à compter de sa date de signature». Dans la nouvelle liste, de vieux partis sont rayés, alors que de nouveaux partis, dont on n’entend même pas parler dans les médias, sont reconnus. La règlementation administrative devient-elle une arme redoutable aux mains du gouvernement pour exclure des «opposants indésirables»? Voilà qui préfigure une crise politique inutile dans le pays, qui se prépare à aller à une échéance politique capitale, notamment l’élection présidentielle de mars 2026.

Au total, 42 partis politiques sont reconnus cette année par le Ministère de l’intérieur et de la décentralisation. Cependant, si on compte, dans la liste publiée, des partis dont on n’entend même pas parler dans l’actualité politique nationale, des partis qu’on dit historiques par rapport à l’instauration du multipartisme en 1990, sont laissés de côté, suscitant ainsi des protestations qui, pour l’instant, couvent dans les rangs des partis concernés. En tout cas, quand on souhaite la paix et la stabilité dans un pays, on ne ferait pas de la sorte.

Et pour cause, la restauration du multipartisme et de la démocratie a une longue histoire au Congo. Cette histoire incarne la lutte contre le régime de parti unique instauré au lendemain du soulèvement syndical et populaire des 13, 14 et 15 août 1963, à Brazzaville, qui provoqua la chute du régime du Président Fulbert Youlou. Les mouvements syndicalistes sont à l’origine de ces évènements décisifs, parce qu’ils s’opposaient à l’instauration d’un syndicat unique par le pouvoir en place, suivant son projet de création d’un parti unique. Il ne faut jamais l’oublier, le projet d’instituer un parti unique émane du Président Fulbert Youlou lui-même. Il voulait ainsi, par-là, mettre un terme aux querelles intestines qui empoisonnaient la vie politique nationale, jusqu’à dégénérer en violences, comme en 1959.

Alors que la classe politique était d’accord sur l’instauration d’un parti unique, les leaders syndicalistes seront les seuls à s’opposer à la fusion de leurs syndicats. L’ironie du sort est qu’après avoir déclenché les manifestations contestataires, à partir de la place de la gare, qui conduiront à la démission du Président Youlou, les leaders syndicalistes seront écartés du processus de dévolution du pouvoir à un nouveau régime, par les ténors d’une élite intellectuelle gagnée aux idées nationalistes de gauche qui en profitent, pour instaurer un régime socialiste de parti unique.

Conséquence, le syndicat unique qui avait suscité la colère des leaders syndicalistes de l’ère démocratique surviendra dès lors qu’est créé un parti unique au pouvoir, le M.n.r (Mouvement national de la révolution), avec son narratif socialiste qui rebaptisera les émeutes ayant provoqué la chute de Youlou en «Révolution des 13, 14 et 15 août 1963» et les trois journées de révolte populaire, alors appelées les «Trois glorieuses». S’en suivra une longue parenthèse de parti unique jusqu’en 1990 quand, après la chute du mur de Berlin, un vent démocratique souffla dans nombre de pays africains, dont le Congo, gouvernés de main de fer par des partis uniques. Voilà comment en septembre 1990, le Comité central du P.c.t (Parti congolais du travail), qui prit la place du M.n.r en décembre 1969, décida, en session extraordinaire, d’instaurer «immédiatement» le multipartisme dans le pays et de convoquer la tenue d’une conférence nationale en 1991, pour l’ouverture démocratique.

Le P.s.d.c (Parti social-démocrate congolais) de Clément Miérassa et le R.d.d (Rassemblement pour la démocratie et le développement) de Jacques Joachim Yhomby-Opango qui venait de sortir d’une prison de dix ans sans jugement, sont parmi les premiers partis créés dès l’instauration du multipartisme. Bernard Kolélas, l’opposant historique au parti unique et au communisme, ayant été le tout premier dirigeant politique à créer son parti, le M.c.d.d.i (Mouvement congolais pour la démocratie et le développement intégral), dès 1989, clandestinement au Congo, avant de le déclarer officiellement en 1990, dès que le multipartisme fut instauré.

Comment peut-on imaginer que des partis historiques, comme le R.d.d et le P.s.d.c, même s’ils ne comptent pas d’élus aujourd’hui et les raisons ne manquent pas pour l’expliquer, peuvent être balayés comme ça d’un revers de la main, par une simple décision administrative, sans possibilité de recours? Ne remplissent-ils pas les conditions exigées? Les responsables de ces partis n’ont-ils pas été invités à fournir des éléments de réponse aux conditions exigées? Ont-ils enfreint aux lois du pays?

L’opinion nationale est en droit de le savoir. Car, «les partis politiques se créent librement autour d’un idéal de paix, d’unité nationale et de développement socio-économique», dit l’article 58 de la Constitution qui leur garantit même le financement de l’Etat (Article 59). Ce sont des associations créées «pour la conquête et la gestion pacifiques du pouvoir» (Article 57) et la loi leur confrère aussi des devoirs. Mais, l’expérience montre que mal gérés, les partis politiques peuvent constituer des bombes qui font exploser la société et notre propre histoire est là pour en témoigner. Les décisions iniques, frustrantes et injustifiées infligées aux partis politiques peuvent constituer à la longue une vraie menace à la stabilité sociale ou institutionnelle et à la paix. Dialogue, prudence, sagesse, intelligence, humilité sont autant de vertus à prendre en compte lorsqu’il s’agit de la gestion politique, pour ne pas faire de l’histoire démocratique du Congo un éternel recommencement.

Jean-Claude DIATOU

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